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Le Solitaire 

Passages

"Quand j'étais petit, déjà torturé par mes angoisses, lorsque ma mère recevait le soir, après le travail, deux ou trois voisins de palier qui s'installaient pour bavarder dans la chambre à côté de celle où se trouvait mon lit, ma mère laissait ouverte la porte de ma chambre. Je devais avoir peur de l'obscurité et du silence puisque je me sentais si heureux d'entendre près de moi le murmure des paroles des grandes personnes, le murmure rassurant. Je prolongeais le plus longtemps possible mon état de demi-sommeil avant de m'endormir tout doucement, accompagné dans ma nuit par cette sorte de concert. Maintenant, j'aime somnoler, avant de me réveiller, en écoutant les bruits du matin, les pas du voisin du dessus, une fenêtre ou une porte qui s'ouvre, l'odeur du café, les postes de radio. Mais ce qui me plaît davantage encore, c'est d'entendre le premier roulement du métro ou, aujourd'hui, celui du premier autobus. Mais le roulement du métro, que je n'entendrai plus dans cette banlieue, ce roulement souterrain qui fait légèrement vibrer les murs, ce bruit assourdi me soulageait, et je m'endormais tout à fait. Venait ensuite, hélas, la soudaineté stridente du réveille-matin. Mais ici je ne l'aurai plus. A part le bruit du réveille-matin, les bruits en général ne me dérangent pas. Les bruits de marteau, de marteau-piqueur, des voitures, des scies, des machines, je les apprivoise, c'est-à-dire que je n'essaie pas de ne pas les entendre, de ne pas en vouloir, de m'y opposer. Je les écoute, attentivement. Ainsi se constitue une sorte de paysage sonore, plein d'intérêt auditif, comme une musique concrète."

Eugène Ionesco

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